Jeudi 15 mai 2008

Voila déjà trois jours que nous sommes rentrés à Lille, trois jours que mes valises sont toujours au milieu de mon mini studio poussiéreux, trois jours que je les regardent , les observent les ignorent, trois jour qu’elles essayent de me dire que je suis bel et bien rentré, bel et bien loin de Ramallah, de Gaza ou de Naplouse, trois jours que j’ai la sensation d’avoir une espèce de boule bowling à l’intérieur de la poitrine, trois jours que j’ai mal à l’âme, voila déjà trois jours que je me sens lâche de ne pas être resté pour lutter, résister avec ce peuple qui souffre et que j’aime tant, trois jours que je me sens impuissant, inutile, incompris et seul. Trois jours que j’ai envie de raconter, crier, gueuler au monde entier ce que j’ai vu, senti ou touché lors de mon passage au check point d’Herez.

Mais non, rien ne veut sortir, tout reste là, bien coincé entre mon sternum et mon gosier, toutes ces images, ces visages, cette tristesse m’étranglent, m’étouffent, me coupent le souffle jusqu’à me donner de violents vertiges, comme si il n’ y avait aucun mot pour traduire ce que je ressens vraiment, comme si la vérité était iracontable. Comme si le monde ne pouvait pas comprendre, et imaginer l’inimaginable. Et pourtant, je le jure, j’ai vu la pire des choses, j’ai vu la persécution, j’ai vu l’humiliation, j’ai vu l’apartheid, le mépris et le racisme le plus primaire et abject, oui j’ai vu ce qu’on m’avait raconté, j’ai vu LA COLONISATION.

Et même si cela m’est déjà insupportable, désormais je dois vivre avec cette triste réalité et tous ces violents souvenirs, je dois vivre avec cette douleur, cette colère et cette indignation...

Quelle honte, ouais j’ai honte, parce qu’il a fallu que je fasse le voyage pour que la situation des palestiniens me rende complètement malade, il a fallu voir, toucher l’horreur pour savoir qu’elle existe, ouais j’ai honte parce que maintenant je souffre par le simple fait de connaître la vérité, je souffre parce que je me suis attaché à des hommes et des femmes innocents que j’ai laissé dans cette prison à ciel ouvert.

 Mais pourquoi n’ai-je pas ressenti cette empathie et cet amour plus tôt ?

 Pourquoi j’ai pleuré là-bas, et pourquoi je ne pleure pas ici ?

 J’avais peut-être mieux à faire ?

 Me construire une petite vie normale ?

 Jouir simplement de ma liberté, sans me soucier de ceux qui n’y ont pas droit à cette liberté ?

-Pourquoi le sort de millions d’enfants qui vivent comme des parias au pied d’un mur n’était pas au centre de mes préoccupations plus tôt ?

Pourtant, mes grands parents m’avaient bien dit qu’il fallait être solidaire avec les palestiniens, eux l’ont toujours été parce qu’ils avaient vécu les mêmes souffrances et les mêmes drames pendant la colonisation en Algérie, eux savent à quel point la colonisation est injuste, eux savent ce qu’est l’interdiction totale d’avoir des projets, de circuler, ou de s’exprimer, eux savent ce qu’est l’interdiction d’être un homme ou d’être une femme. Voilà les raisons pour lesquelles ils se sont révoltés, les raisons pour lesquelles ils se sont battus et ils ont résisté : pour être des hommes et des femmes "libres" et "indépendants".

Ils m’avaient dit aussi qu’il fallait être l’ami du faible, de l’opprimé, de l’agressé et du colonisé, ils m’avaient dit « l’ennemi de mon ami est mon ennemi. »

Et il a fallu attendre mes 32 ans pour que tout devienne plus clair, pour comprendre et accepter que l’ignorance était une forme d’égoïsme, que la passivité était une forme d’individualisme, que l’indifférence était une forme de complicité et de collaboration avec l’oppresseur. Mais maintenant je le jure, j’en ai fini avec la complaisance, je serais résistant palestinien avant d’être algérien ou français, je serais palestinien tant que la Palestine ne sera pas PALESTINE.

Saidou Dias (Ministère des Affaires Populaires)

par mehdi publié dans : coup de gueule
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